Arc I — La Genèse Celeste
Chapitre 1 – L’Ombre du Temple
Arc I — La Genèse Celeste
Chapitre 1 – L’Ombre du Temple
Scène 1 – Le Tribunal de Lumière
Il s’agissait d’une salle sans mur. Une véritable mer de clarté infinie s’étendait à perte de vue. Chaque note du chant angélique vibrait dans l’air comme un cristal suspendu.
Naya se tenait droite, ses ailes largement déployées, encore intactes mais déjà frémissantes de fissures invisibles. Autour d’elle, les Archanges formaient un cercle éclatant, statues vivantes de perfection. Leurs visages étaient de marbre, mais leurs voix tombaient comme des sentences.
— « Tu as rompu l’unisson. »
— « Tu as cherché ton propre écho. »
— « Tu as posé la question interdite. »
Naya releva la tête. Ses lèvres tremblaient, mais ses yeux brûlaient d’une fièvre nouvelle.
— « Pourquoi ne pouvons-nous pas vivre parmi les Hommes ? Leur apporter notre lumière, notre savoir, notre force ? Ne sont-ils pas eux aussi une création divine ? »
Un murmure outré parcourut le chœur, et l’agitation parcouru l’assemblée comme une tempête de plumes.
— « Ne le voyez-vous pas mes frères et mes sœurs ? Ne pouvons-nous pas avoir une âme propre ? Ou sommes-nous condamnés à n’être que des flammes célestes indivisibles, figées dans une beauté éternelle, formant un réceptacle vide et muet enchainé à servir le divin à jamais ? » répéta-t-elle, cette fois plus fort.
Un Archange s’avança, ses ailes blanches irradiant de pureté. Sa voix résonna comme un couperet :
— « Tu as osé détourner ton regard des cieux. Tu as contemplé les Hommes. »
Naya baissa un instant les yeux. Oui, elle les avait vus : leurs danses, leurs corps qui s’effleuraient, leurs rires autour du feu, leurs larmes face à la mort. Toute cette force et cette fragilité mêlées. Elle avait senti, au fond d’elle, un frisson qu’aucun chant céleste n’avait su lui donner.
L’Archange poursuivit, implacable :
— « Tu as laissé en toi naître un désir qui n’appartient qu’aux mortels. »
Alors elle osa.
Un souffle, un murmure qui glaça le silence :
— « Et si nous pouvions apprendre des Hommes pour arriver à une nouvelle forme de lumière ? »
Le cercle s’embrasa. Ses frères et sœurs reculèrent comme si elle avait craché du poison. Dans son dos, une aile se fissura, éclatant d’éclairs dorés.
Le jugement tomba d’une seule voix, un tonnerre d’harmonie brisée :
— « Tu n’as plus ta place parmi nous. L’assemblée a parlé, toi qui aimes tant les Hommes tu seras condamnée à vivre comme l’une d’entre eux. Nous t’exilons en terre mortelle »
Naya senti le sol se dérober sous ses pieds, dans un froissement de plumes le vide se referma sur elle.
Scène 2 – La Chute
Pendant encore un instant, elle crut qu’il s’agissait d’une simple épreuve de ses pairs destinée à lui donner une leçon. Certes, le ciel s’ouvrait mais ses ailes allaient la porter, elle flotterait.
La cruelle réalité s’imposa rapidement. Elle ne volait pas, elle tombait.
Les chœurs qui l’avaient toujours enveloppée se brisèrent en échos lointains. Elle vit les visages de ses frères et ses sœurs s’éloigner au-dessus d’elle, rétrécissant jusqu’à n’être plus qu’un cercle de flammes pâles. Elle tendit les bras vers eux — mais aucun ne bougea. Pas une main, pas un regard.
Alors elle comprit. Les siens l’avaient vraiment abandonnée, condamnée à un bannissement sans retour.
La chute était brutale. Ses majestueuses ailes d’un blanc immaculé un instant plus tôt, se craquelèrent comme du verre incandescent. Chaque plume s’embrasa avant de s’éparpiller en cendres lumineuses. Pour la première fois de sa longue existence, Naya ressentie ce que les Hommes appelaient la douleur. Une brûlure cuisante déchirait son dos et embrasait son âme.
L’air se comprimait dans ses poumons bloquant sa respiration. Le vent fouettait son corps tel un déluge de fines lames. Ses magnifiques cheveux roux malmenés et arrachés à son beau visage fin.
Son corps, pourtant autrefois si léger, devenait lourd, beaucoup trop lourd. Ses bras s’agitaient en vain, tel un oiseau aux ailes brisées.
— « Pitié » souffla-t-elle, incapable d’entendre sa propre voix dans le tumulte de sa chute.
Elle tenta de prier, d’en appeler à la Lumière divine. Seul un silence assourdissant régnait. Les cieux ne répondaient pas.
Alors une nouvelle sensation la submergea : la peur. Non pas une peur abstraite comme elle avait pu observer de loin, mais une peur brutale, animale.
Les larmes jaillirent de ses yeux, immédiatement emportées par le vent. À son poignet, son bracelet doré s’embrasa pulsant à chaque battement de cœur. Une force invisible semblait l’attirer vers la terre.
Autour d’elle, le ciel changeait à une vitesse vertigineuse. Progressivement, le monde prenait forme : océans, montagnes, cités.
Soudain une réalité implacable s’imposa à elle. Elle le savait, elle le sentait au plus profond d’elle-même. Elle était irrémédiablement arrachée à la douce éternité et livrée aux affres impitoyables du temps.
Dans un tourbillon d’ombres, de nuages, et de flammes, Naya perdit connaissance.
Scène 3 – Le monde des mortels
Quand Naya reprit conscience, elle était étendue sur le sable. Le mouvement des vagues léchait ses jambes nues, chaque vague la soulevant puis la laissant doucement retomber comme une poupée de chiffon.
Elle ouvrit lentement les yeux, éblouie par une lumière soudaine. L’espace d’un instant, elle crut qu’elle était retournée parmi les siens mais son corps endolori la rappela à l’ordre.
Ses yeux s’adaptèrent progressivement et soudain elle le vit : Le ciel. C’était une voûte d’un bleu intense, où passaient de longues traînées de nuages cotonneux. Le soleil, pourtant si petit comparé à la clarté divine qu’elle connaissait, l’aveuglait et sa chaleur brulait sa peau diaphane.
Un halètement secoua sa poitrine. De l’air — brûlant, humide — entra dans ses poumons. Elle toussa, cracha de l’eau salée, s’étrangla sur ce souffle trop épais.
Elle découvrit alors le poids de la respiration, ce rythme contraint qui l’enchaînait désormais au monde.
Elle détourna le regard de ce ciel trop éclatant et portant la main à son visage, elle sentit le grain rugueux du sable coller à sa joue. Son corps… désormais si fragile et empreint de mortalité. Elle baissa les yeux. Sa peau était marquée par des éraflures brulantes, ses genoux saignaient légèrement. Le rouge du sang la sidéra. Jamais elle n’avait vu sa lumière se coaguler ainsi, devenir matière. Elle effleura doucement cette blessure mais une douleur cinglante la traversa. Son bras resta en suspend tremblant sous son propre poids.
Elle voulut se mettre debout et s’éloigner de cette eau qui brulait cruellement ses blessures. Elle se releva au prix d’un douloureux effort mais ses jambes refusèrent de la soutenir ; elle s’effondra aussitôt lourdement sur le sable mouillé. Haletante, elle se résigna à se trainer lentement sur la berge.
La souffrance. C’était donc cela la vie de mortelle ? Chaque geste, chaque mouvement, appelait une brûlure, une crispation. Elle serra les dents, et même ce petit geste fut douloureux.
Une émotion brutale resurgit, la submergeant lentement : la peur.
Pas l’inquiétude qu’elle avait connue devant les Archanges, mais une peur animale, étouffante. Son corps pouvait se briser si facilement. Elle pouvait mourir et disparaitre à jamais.
La gorge nouée de sanglots, Naya posa ses mains contre son dos, à l’endroit où ses grandes ailes blanches battaient autrefois. Elle ne trouva que deux cicatrices boursoufflées comme des plaies cautérisées. La chair frémissait sous ses doigts. Elle comprit qu’elle avait perdu sa lumière.
Le cœur serré, elle murmura une supplique vers le ciel :
— « Ne m’abandonnez pas… »
Seul le cri des mouettes et le fracas des vagues vint troubler le silence.
Les larmes roulèrent sur ses joues. Elle découvrit alors une nouvelle sensation : le gout salé de ses pleurs. Ce goût d’amertume qui se mêlait au sel de la mer.
Chaque sensation la bouleversait : l’odeur des algues, le souffle du vent, la chaleur du soleil, le gout salé de la mer, le sable rugueux. Un monde de mille morsures, mille caresses, qui lui rappelait à chaque seconde : tu es vivante… et tu es seule.
Au fond d’elle, la peur laissa place à une colère sourde. Plus puissant que la douleur, plus fort que la peur, il y avait ce sentiment : ils l’avaient abandonné. Ses frères, ses sœurs, la Lumière elle-même… Personne ne lui avait tendu la main.
Cette certitude, tel un coup de poignard dans son cœur, ne la quitterait plus.
Scène 4 – La Première Rencontre
La mer s’était calmée, Naya demeurait étendue sur le sable chaud, frêle épave rejetée par les flots. Ses cheveux roux, emmêlés d’écume et de sable, s’étalaient autour de son visage pâle. Sa peau, blanche comme une statue de marbre, semblait presque irréelle sous la lumière crue du matin. A son poignet, un bracelet d’or brillait faiblement. Epuisée, elle ferma les yeux.
Elle fut réveillée soudainement par des pas lourds et des voix graves, brutes, qui se mêlaient au doux chant des vagues. Ouvrant les yeux, Naya les vit enfin ces humains qu’elle avait si longtemps eu envie de rencontrer.
Ils étaient cinq ou six hommes vêtus de laine grossière, les pieds encore mouillés d’embruns. L’un d’eux s’arrêta net en l’apercevant, ses yeux agrandis par la stupeur.
— « Par les dieux… qu’est-ce donc ? »
Un homme plus âgé, à la barbe grise et à la peau tannée par le soleil, s’avança avec méfiance. Son ombre couvrit le corps de Naya.
— « Femme, qui es-tu ? » demanda-t-il d’une voix rocailleuse.
Les lèvres de Naya s’ouvrirent. Sa gorge était sèche et brûlée par le sel, un son étranglé sorti de sa bouche. Reprenant son souffle, Naya fit un nouvel essai et cette fois les mots jaillirent dans une langue qu’elle n’avait jamais apprise, et que pourtant elle connaissait. Mémoire d’une existence désormais révolue.
— « Je suis un ange tombé des cieux. »
Un lourd silence suivit cette déclaration. Un des hommes ricana alors nerveusement.
— « Un ange ? Non… Regardez sa chevelure, ce feu ardent. Ce n’est pas naturel. C’est une épreuve envoyée par les dieux. Une ruse pour tester nos âmes. »
Un autre fit un pas en arrière, esquissant un signe protecteur.
— « Nul être né de femme n’a une peau si blanche. C’est une enchanteresse, ou pire. »
Naya tenta de se redresser, les bras tremblants, le souffle court. Pourtant, ses yeux eux brillaient avec défi.
— « Je ne mens pas. J’ai été chassée par mes frères de lumière. Condamnée à vivre parmi vous. »
Le vieillard la scruta longuement. Son regard tomba sur le bracelet duquel émanait une faible lueur. Il tendit la main, hésitant, mais la retira aussitôt comme brûlé par un feu invisible.
— « Qu’elle soit ange ou démon, elle n’est pas simple mortelle. Les dieux l’ont mise sur notre chemin pour une raison, nous devons l’emmener au village. La décision du sort à lui réserver ne nous revient pas. »
Alors ils l’entourèrent. Leurs mains calleuses la soulevèrent, sans tendresse mais sans cruauté. Naya se laissa emporter, incapable de résister, ses jambes ne la soutenaient toujours pas. Laissant derrière eux le doux chant des vagues, les hommes la menèrent vers les collines jusqu’à un petit chemin sinueux au bout duquel se distinguait un village.
Ainsi, Naya commença sa marche vers le monde des hommes.
Scène 5 – La Village des Hommes
Le village était composé de petites maisons en pierre aux toits de chaume. Bien qu’il soit relativement restreint, le village grouillait de vie. Les rires des enfants, les cris des animaux, les voix enthousiastes des villageois. Naya était émerveillée par la découverte de ce nouveau monde.
Il n’en demeurait pas moins que chaque pas demandait un effort considérable, ses chevilles encore faibles s’enfonçaient dans la boue. On la mena ainsi à travers le village. Sur son passage, le silence se faisait soudain, les regards s’accrochaient à elle : curiosité, crainte, répulsion. Les enfants se serraient contre leurs mères, certains osant tendre une main avant d’être vivement tirés en arrière. Naya avançait en étrangère soumise au jugement de tout un peuple.
Au centre du village, un cercle de pierre servait de place. Un homme s’y tenait et regardait le cortège avancer avec un regard sombre mêlé d’une pointe d’incrédulité. C’était un homme de grande carrure et plus richement vêtu que les autres. Sa présence imposante attirait le respect et la déférence de ses pairs.
Sa voix grave s’éleva comme un coup de tonnerre couvrant les murmures de la foule.
— « Silence ! Ainsi, vous m’amenez une étrangère surgie des flots, au teint plus blanc que la lune et aux cheveux plus ardents que le feu. Allons femme raconte donc ton histoire ! »
Naya leva le menton et d’une voix tremblante répondit :
— « Je l’ai déjà dit dis à ces hommes, je suis un ange venu des cieux. Je ne suis pas ici pour vous nuire. Je suis tombée de la voute céleste, j’ai perdu ma lumière et je là pour vous aider. »
Un brouhaha parcourut la foule. Le chef éclata d’un rire tranchant.
— « Calmez-vous mes amis, il est évident que les dieux nous éprouvent. Nous ne devons pas nous laisser abuser par ses attributs de femme car aucune âme humaine n’habite ce corps ! Peut-être est-ce une sirène envoyée par Poséidon pour troubler nos foyers. »
— « Je ne suis pas votre ennemie », protesta Naya d’une voix vibrante. « Je n’ai que la volonté d’aider et d’aimer les humains. »
Le chef la fit taire d’un geste sec de la main.
— « Tu dis être une envoyée des dieux, mais je ne vois que mensonge et envoûtement. Nous devrions mettre fin à ta vie sur le champ ! Cependant, ton sort ne sera pas décidé ici. »
Il se tourna vers les villageois rassemblés.
— « Qu’on la conduise au temple ! Les prêtresses liront les signes, et elles diront si elle doit vivre ou mourir. Les dieux parleront par leur bouche. »
Un frisson parcourut la foule qui semblait partagée entre soulagement et terreur. Deux hommes saisirent Naya par les bras. Leurs mains étaient fermes rendant toute résistance futile. A nouveau, Naya se laissa emmener, ses jambes tremblantes sous elle. Dans son esprit, les paroles du chef avait fait naitre un espoir : le temple… un lieu sacré, peut-être la porte vers les cieux qu’elle avait perdus.
Alors qu’on la guidait vers les hauteurs, son bracelet au poignet brilla d’une lueur fugace. Naya leva les yeux vers la silhouette sombre du sanctuaire. Son cœur battait emplit d’une nouvelle espérance.
Scène 6 – Le Jugement des Prêtresses
La montée vers le temple se fit dans un silence pesant. Seul résonnait le bruit des sandales frappant le sol. Naya, soutenue par ses gardes, ne pouvait détacher ses yeux du sanctuaire. Il se dressait contre le ciel, bloc de pierre veiné d’ombre, ses colonnes usées par le sel et le vent. Au sommet, des torches brûlaient déjà, annonçant le rite.
À l’intérieur, l’air sentait un mélange d’encens et de fumée. Des tentures pourpre couvraient les murs, et au centre se tenait un autel d’obsidienne. Autour, un cercle de femmes en robe blanche attendait. Leurs cheveux tressés, leurs visages peints de symboles, elles semblaient plus anciennes que le village lui-même.
Naya fut jetée à genoux devant elles. La femme la plus âgée, grande silhouette au regard d’acier, leva une main.
— « Silence. La mer nous a livré une étrangère. Nous devons savoir si elle est bénédiction ou malédiction. »
Sa voix se répercuta comme une vague à travers la foule. D’un geste, elle désigna Naya.
— « Parle. Qui es-tu ? »
Naya sentit la peur revenir en elle. Ses lèvres tremblaient, mais elle répondit d’une voix claire.
— « J’étais un ange au service de dieu. Mes frères et mes sœurs m’ont banni des cieux en raison de l’intérêt trop important que je portais au sort des Hommes. Je ne suis pas votre ennemie. Je souhaite vous aider, partager vos joies, vos peines, et préserver votre mémoire. »
Un murmure parcourut les prêtresses. Certaines échangèrent un regard inquiet, d’autres étaient horrifiées. La doyenne reprit, tranchante :
— « Tu oses invoquer un dieu unique ! Mensonge et déception, ton feu rouge signe ta trahison. Tu es tentation, illusion malveillante, créatrice de discorde. »
Dans un mouvement brusque, la prêtresse saisit une coupe emplie d’eau de mer et en jeta le contenu sur Naya. Le bracelet à son poignet, s’illumina un instant d’une lueur dorée au contact de l’eau. Toute l’assemblée eu alors un mouvement de recul.
— « Voyez ! » s’écria la vieille femme. « Elle porte sur elle un pouvoir étranger. »
Alors le verdict tomba, implacable.
— « Pour protéger le village, pour assurer la fertilité des champs et la paix des flots, elle sera offerte en sacrifice. Son sang liera les dieux à notre peuple. »
Le cercle de prêtresses répéta la sentence, leurs voix se mêlant en un chant solennel.
Naya, figée, sentit l’espoir se fissurer en elle. Sacrifice… le mot résonnait dans son esprit sans qu’elle en saisisse encore la cruauté. Naïvement, elle pensait encore que ce mot désignait une sorte de rituel pouvant la renvoyer vers les cieux.
Déjà, les prêtresses donnaient ordre de la préparer pour l’autel.
Scène 7 – Le Sacrifice
La nuit était tombée sur le temple, les torches flamboyantes projetaient des ombres démesurées sur les colonnes. L’encens imprégnait l’air d’une odeur âcre et lourde laissant sur son passage des trainées de fumée qui s’enroulaient comme des serpents. Les chants graves résonnaient sur les pierres.
Les villageois s’étaient massés au-dehors, agenouillés dans la nuit, les yeux pleins de ferveurs religieuses. Au centre du sanctuaire, Naya était allongée sur l’autel d’obsidienne. Ses poignets liés par des cordelettes de lin, son corps fragile frissonnant sur la pierre dure et froide. Son bracelet d’or pulsait par vagues au rythme de son cœur affolé.
Les prêtresses tournaient autour d’elle en cercle, leurs voix montant, redescendant, tissant un filet invisible. Encens, sel marin, herbes brûlées emplissaient l’air d’une odeur suffocante. La doyenne, désormais vêtue d’une robe écarlate, tenait entre ses mains une dague rituelle, sa lame reflétant le feu des torches.
Naya, immobile, ferma un instant les yeux. Était-ce donc ainsi que s’achevait son exil ? Peut-être, pensa-t-elle, ce sang versé était la clé. Peut-être la fin de sa vie de mortelle la conduirait à nouveau vers la lumière, les cieux la rappellerait à eux.
La prêtresse leva la dague. Sa voix, froide et implacable, couvrit les chants :
— « Par ce sang versé, nous faisons cette offrande ! Que la mer nous épargne ses colères, que la terre nous livre ses fruits ! »
Les fidèles, dehors, répondirent d’un même cri. L’air vibra. La lame scintilla dans les flammes. Naya sentit son cœur cogner dans sa poitrine, chaque battement résonnant jusque dans son bracelet.
Alors, l’impossible se produisit.
Un grondement monta des profondeurs du ciel, plus violent que milles tempêtes. Un éclair colossal transperça la nuit et s’abattit sur le temple. La pierre trembla, les torches s’éteignirent, et tout fut figé. Le temps se brisa.
Autour d’elle, les prêtresses demeuraient suspendues, figées en plein geste, comme des statues pétrifiées. La dague stoppée net effleurant sa poitrine, brillante d’un éclat foudroyant. Le silence devint total, absolu.

Au-dessus de Naya, l’air se fendit. Une faille lumineuse s’ouvrit, béante, comme une plaie dans le ciel.
Par-delà, elle aperçut un autre ciel, plus sombre, plus froid. Des aurores boréales dansaient. Des bateaux aux proues de dragon fendaient la mer glacée. Des silhouettes coiffées de casques, drapées de peaux, brandissaient des haches. Le grondement des tambours résonna dans son âme.
Naya, les yeux écarquillés, comprit que ce n’était pas la fin. C’était un passage. Une nouvelle fracture, un nouvel exil.
Son bracelet s’embrasa, son cœur se mit à battre au rythme d’un monde inconnu qui l’appelait déjà.
La faille s’élargit. Un souffle la souleva. Le temple s’effaça, tout comme la dague mortelle. La mer, les prêtresses, le village — tout disparu dans une lumière éclatante.
Naya fut alors happée dans cet abime lumineux.